#LaBalance

---=== La Balance - Épilogue ===---

Je suis gros.
Je ne suis pas un poids.

Je suis gros.
Je ne suis pas « lourd ».

Je suis gros.
Ça fait partie de ma personnalitĂ©.

Rond, girond, dodu : oui, c’est gentil, mais je prĂ©fĂšre « gros », parce qu’il n’y a rien de mieux que le vrai mot. Qui ne devrait pas ĂȘtre une insulte. « Gros » n’est pas le contraire de « petit ».

Je ne suis pas un gros porc bien gras. Ni un gros fainéant. Ni un gros bourgeois.

Quand vous utilisez ces expressions pour qualifier quelqu’un, c’est vous qui ĂȘtes lourds.

Quand vous dites ou Ă©crivez ça, vous alimentez la phobie des gros : non seulement vous me manquez de respect quand bien mĂȘme je ne vous ai rien fait, mais aussi, vous me dĂ©niez le simple fait d’ĂȘtre qui je suis en me chosifiant.

Et s’il vous plaĂźt : ne me servez pas l’argument « mais on peut plus rien dire » 

Vous n’imaginez pas les dĂ©gĂąts que vous causez, dĂšs l’enfance. A des filles comme Ă  des garçons ; plus tard, Ă  des femmes comme Ă  des hommes.

Vous alimentez (c’est drĂŽle, hein ?) un Ă©niĂšme refus d’une diffĂ©rence ; une diffĂ©rence immĂ©diatement visible : on ne peut pas cacher qu’on est gros. Pourtant, mĂȘme si ça ne nous empĂȘche en rien dans notre vie personnelle, on est rĂ©duits Ă  ça, on est empĂȘchĂ©s par vous, dans notre vie professionnelle et sociale. On se permet tout, face Ă  nous.

Alors arrĂȘtez avec l’argument de « l’imaginaire populaire du gros bourgeois » : on n’est plus au XIXĂšme siĂšcle. On est en 2024. Le « bourgeois », aujourd’hui, il est mince ! Parce que dans sa famille, le gros est fustigĂ©, donc lui-mĂȘme ne doit pas l’ĂȘtre au risque d’une exclusion par ses pairs, pour des raisons idĂ©ologiques ; parce qu’il peut se permettre une alimentation plus saine et un meilleur Ă©quilibre de vie, aussi.

S’il y a une Ă©pidĂ©mie mondiale d’obĂ©sitĂ©, ce n’est pas uniquement parce que des centaines de millions de personnes ont la flemme de se bouger et prĂ©fĂšrent regarder des sĂ©ries en bouffant des chips ou du chocolat et en buvant des sodas devant leur Ă©cran. Mal bouffer, manger des pĂątes et des patates Ă  longueur de temps, c’est bien moins cher que bien bouffer. Boire, pareil : au Mexique, le Coca est moins cher que l’eau ; en France, au bistro, la biĂšre est moins chĂšre que l’eau minĂ©rale !

Et certaines personnes peuvent se permettre de s’empiffrer de trucs pas sains à longueur de temps sans prendre un gramme ; pour d’autres, ça aura l’effet inverse.

Je ne dis pas que ça n’existe pas. Mais j’affirme qu’on ne se complaĂźt pas lĂ -dedans. Personne. Juste, on n’a pas tous le mĂȘme mĂ©tabolisme. Les mĂȘmes maladies. Les mĂȘmes traitements mĂ©dicaux.

Quand on est gros, l’accĂšs Ă  l’emploi est aussi plus difficile et on n’a pas forcĂ©ment le mĂȘme poste qu’un candidat mince.

C’est politique et idĂ©ologique, aussi : le gros va Ă  l’encontre de toute une conception dont les principes cardinaux sont le Travail, l’Effort, le DĂ©passement de soi, et par-dessus tout : la CompĂ©tition. La Concurrence. Le gros, par son apparence, s’en dĂ©montrerait incapable.

Pourtant, l’expĂ©rience montre qu’on ne rĂ©ussit jamais aussi bien qu’en coopĂ©rant, avec nos diffĂ©rences, car celles-ci alimentent l’ouverture, la crĂ©ativitĂ©, l’inventivitĂ©, l’efficacitĂ©.

C’est d’ailleurs cette mĂȘme conception, cette mĂȘme idĂ©ologie qui promeut le culte du corps et ses canons esthĂ©tiques : « mens sana in corpore sano » ; la minceur pour les femmes, les muscles saillants pour les hommes. Et tout ça monte en puissance et revient trĂšs fort, cent ans aprĂšs les temps les plus sombres de l’HumanitĂ©.

N’alimentez pas ça, de grñce.

Je suis gros.
ArrĂȘtez d’ĂȘtre lourds.
Or depuis dix ans, vous l’ĂȘtes de plus en plus. Et ça ne s’arrĂȘte jamais, vous en inventez toujours de meilleures : je ne compte plus les fois oĂč on ne vient pas s’asseoir Ă  cĂŽtĂ© de moi dans les transports en commun ; ou alors on s’avance, puis on me regarde, puis on se ravise et on reste debout. Pourquoi ? J’ai cherchĂ©, j’ai trouvĂ© : « un gros, ça pue ». Une affaire de transpiration dans les plis du corps, sans doute


Chacun devrait avoir le droit d’exister tel qu’il est. C’est de moins en moins le cas. Les rĂ©seaux sociaux n’y sont pas Ă©trangers : on peut y agresser quelqu’un sans filtre et sans risque. Mastodon moins que d’autres, mais quand mĂȘme. S’il vous plaĂźt : avant d’écrire, demandez-vous : « et si c’était moi » ? Car, oui, gros, si on ne l’est pas, on peut le devenir. Et ça peut aller trĂšs vite.

Ensemble, soyons juste meilleurs.

#LaBalance

---=== La Balance - Acte II : 2022 ===---

Bonjour, on ne s’est pas vus depuis un an ; rappelez-moi : quel ñge avez-vous ?
- 51 ans, maintenant.
- Veuillez monter sur la balance, que je voie oĂč vous en ĂȘtes. Avez-vous bien suivi les prĂ©conisations que je vous avais donnĂ©es lors de la derniĂšre consultation ?
- A la lettre.
- Bien. Vous avez, au moins, stabilisĂ© votre poids. L’équipe pluridisciplinaire s’est rĂ©unie et a statuĂ© sur votre cas.
- Alors ?
- Alors, on a validĂ© le schĂ©ma en deux temps qu’on vous avait proposĂ© : d’abord une sleeve, puis une dĂ©rivation bilio-pancrĂ©atique.
- Ah ? D’accord !
- 
Mais il faut que je vous dise
 La sleeve que vous allez avoir, c’est une opĂ©ration qui coĂ»te 10 000 euros. L’Assurance Maladie la prend intĂ©gralement en charge, parce que financiĂšrement, c’est plus favorable que les suites mĂ©dicales que vous risquez si on ne fait rien.
- Heu
 C’est-à-dire ?
- C’est-Ă -dire que si on ne fait rien, vous serez diabĂ©tique d’ici cinq ans maximum et vous risquez de faire un AVC, entre autres. Donc vous imaginez les suites
 Vous risquez d’ĂȘtre dĂ©pendant de traitements Ă  vie, ou bien de devenir dĂ©pendant tout court en cas d’AVC dont les consĂ©quences peuvent ĂȘtre dramatiques. On fait donc ça pour votre santĂ©, mais aussi parce que c’est finalement plus Ă©conomique pour la collectivitĂ© !
- 

- Bien. Alors
 Douze jours avant l’intervention (pas plus, de toute façon vous ne tiendriez pas
), vous devrez faire un rĂ©gime sans graisses ni sucres : le matin, 2 laitages natures ; Ă  midi, 100 g de viande ou poisson cuit Ă  l’eau ou Ă  la vapeur et 200 g de lĂ©gumes, mangĂ©s sans matiĂšres grasses, et 2 laitages natures ; au goĂ»ter, 2 laitages natures ; au dĂźner, 200 g de cruditĂ©s ou lĂ©gumes cuits vapeur ou Ă  l’eau, mangĂ©s sans ajout de matiĂšres grasses, et 2 laitages natures.
- Ah ?
- Oui. Seules boissons autorisĂ©es : eau plate, Ă©ventuellement aromatisĂ©e ; thĂ©, cafĂ©, tisane sans sucre ; bouillon de lĂ©gumes. Bien sĂ»r, vous pouvez utiliser sel, poivre, Ă©pices, citron, vinaigre, moutarde pour relever tout ça ! On n’est pas des tortionnaires, quand mĂȘme !
-

- Oui, c’est important : ça m’évitera d’utiliser certains instruments comme l’écarteur Ă  foie et donc, ça facilitera les suites de la chirurgie ! C’est « gagnant-gagnant » !
-

- Je vais rĂ©duire la taille de votre estomac Ă  celle d’une canette de soda. Ça, ce sera le premier temps opĂ©ratoire. Vous devriez perdre environ 40 kilos, mais vous n’aurez que 18 mois pour ça : aprĂšs, votre estomac recommencera Ă  grossir progressivement. C’est pour ça qu’on vous fera alors le « super by-pass » : la dĂ©rivation bilio-pancrĂ©atique. Elle vous permettra de perdre encore 40 kilos

- Alors, justement, j’avais une question

- Oui ?
- Est-ce que ce n’est pas un peu risquĂ© de « shunter » une grande partie de l’appareil digestif jusqu’au cĂŽlon ?
- Effectivement, il y aura malabsorption des aliments, d’oĂč des risques de carences importantes. Vous devrez prendre des vitamines et complĂ©ments Ă  vie, avec des bilans sanguins rĂ©guliers. Il y aura aussi des dĂ©sagrĂ©ments : vous irez aux toilettes plus souvent, vos selles seront liquides, malodorantes
 Mais vous ne voulez tout de mĂȘme pas finir gravement malade, si ?
Mais on n’en est pas lĂ . D’abord, la sleeve. Vous serez opĂ©rĂ© avec un robot Da Vinci, vous verrez, c’est Ă©patant ! Et puis je vous rappelle que vous avez Ă©tĂ© volontaire pour vous engager dans le processus. Vous avez aussi signĂ© un engagement de suivi Ă  vie, c’est en Ă©change de ça que tous les coĂ»ts sont pris en charge. Bien. Ma secrĂ©taire vous recontactera pour fixer la date. A bientĂŽt !

#LaBalance

---=== La Balance - Acte I : 1979 ===---

- Alors, mon petit, quel Ăąge as-tu ?
- 
 hui
 huit ans

- Monte sur la balance.
Ah ! Vous noterez l’obĂ©sitĂ© gynoĂŻde chez ce jeune patient, qui lui confĂšre un bassin et des cuisses hors norme, regardez bien, on n’en voit pas si souvent.

C’est vraiment Ă  cet instant, alors que le mandarin palpait mes cuisses en s’adressant Ă  un arĂ©opage d’internes dans cette chambre dĂ©crĂ©pie de l’HĂŽtel-Dieu, que je ressentis pour la premiĂšre fois ce que pouvait Ă©prouver un animal de foire.

Il poursuivit, toujours parlant de moi Ă  la troisiĂšme personne, comme si je n’étais pas prĂ©sent dans la piĂšce :

- L’indication, ici, est un rĂ©gime hypocalorique, hypoglucidique et hyposodique drastique.

Les internes, tous, opinĂšrent du sous-chef.
Je n’avais pas la moindre idĂ©e de la signification de ces mots en « ique », mais ils m’en inspiraient un autre qu'Ă  mon Ăąge, je connaissais : « panique ».

L’homme, Ă  la stature trĂšs fine - Ă©tait-ce pour montrer un hypothĂ©tique rĂ©sultat futur - et dont la taille me paraissait dĂ©mesurĂ©e, daigna enfin s’adresser Ă  moi :

- Tu veux maigrir, n’est-ce pas, mon petit ?

Comme la rĂ©ponse ne venait pas, mais comme j’étais hospitalisĂ© dans le service d’endocrinologie et que j’étais donc lĂ  prĂ©cisĂ©ment pour cela, maigrir, il poursuivit :

- Tu ne veux pas pouvoir jouer comme les autres garçons de ton ùge, courir, faire du vélo ?

C’était lĂ , prĂ©cisĂ©ment, ce que je faisais depuis toujours ! Certes, j’étais « hors norme », mais jamais cela ne m’avait empĂȘchĂ© en quoi que ce soit. Je restai donc figĂ© alors que son regard fixait le mien. Il dut penser que j’étais impressionnĂ©, c’était le cas, mais j’étais aussi dubitatif, sentiment non perceptible.

Il asséna alors, pour en finir :

- Tu ne veux pas ĂȘtre en mauvaise santĂ© plus tard, n’est-ce pas ? Tu ne veux tout de mĂȘme pas vivre comme un malade toute ta vie !

- N
 non, monsieur

- Ah ! Donc tu es d’accord pour faire un rĂ©gime ?
- Ou
 oui, monsieur

- Bien !
(S’adressant aux internes) Vous voyez, il ne faut pas laisser le patient dans le doute : il n’y a qu’une seule solution, il doit l’admettre ; il l’admet et l’accepte.

Je ne sais comment cet Ă©change si compliquĂ© est restĂ© gravĂ© dans ma mĂ©moire si longtemps aprĂšs ; sans doute Ă©tait-il fondateur, et rĂ©vĂ©lateur. De quoi, au juste ? A l’époque, je l’ignorais ; je m’en apercevrais bien assez tĂŽt


#LaBalance

La pause s'impose...Cinquante_et_1@masto.bike
2025-01-26

—= L’Echec =—

Long fil, suite du triptyque #LaBalance.

1er juin 2022.
Le 1er jour du reste de ma vie.
À 51 ans, je vais « avoir une sleeve ».
On ne dit pas « subir », on ne dit pas « je vais ĂȘtre opĂ©rĂ© de l’estomac », on dit : « Je vais avoir une sleeve », comme on reçoit un cadeau d’anniversaire.

Il faut dire qu’une chirurgie bariatrique, ça se mĂ©rite ! On ne l’obtient pas « comme ça » !
C’est l’issue - voulue heureuse - d’un long parcours


#LEchec

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La pause s'impose...Cinquante_et_1@masto.bike
2024-01-16

——-= La Balance - Épilogue =——

Je suis gros.
Je ne suis pas un poids.

Je suis gros.
Je ne suis pas « lourd Â».

Je suis gros.
Ça fait partie de ma personnalitĂ©.

Rond, girond, dodu : oui, c’est gentil, mais je prĂ©fĂšre « gros Â», parce qu’il n’y a rien de mieux que le vrai mot. Qui ne devrait pas ĂȘtre une insulte. « Gros Â» n’est pas le contraire de « petit Â».

#LaBalance

(1/10)

La pause s'impose...Cinquante_et_1@masto.bike
2024-01-09

——-= La Balance - 2022 =——-

- Bonjour, on ne s’est pas vus depuis un an ; rappelez-moi : quel ñge avez-vous ?
- 51 ans, maintenant.
- Veuillez monter sur la balance, que je voie oĂč vous en ĂȘtes. Avez-vous bien suivi les prĂ©conisations que je vous avais donnĂ©es lors de la derniĂšre consultation ?
- A la lettre.
- Bien. Vous avez, au moins, stabilisĂ© votre poids. L’équipe pluridisciplinaire s’est rĂ©unie et a statuĂ© sur votre cas.
- Alors ?

#LaBalance

1/8

La pause s'impose...Cinquante_et_1@masto.bike
2024-01-08

—= #LaBalance - 1979 =—

- Alors, mon petit, quel Ăąge as-tu ?
- 
 hui
 huit ans

- Monte sur la balance.
Ah ! Vous noterez l’obĂ©sitĂ© gynoĂŻde chez ce patient, qui lui confĂšre un bassin et des cuisses hors norme, regardez bien, on n’en voit pas si souvent.

C’est vraiment Ă  cet instant, alors que le mandarin palpait mes cuisses en s’adressant Ă  un arĂ©opage d’internes dans cette chambre dĂ©crĂ©pie de l’HĂŽtel-Dieu, que je ressentis pour la premiĂšre fois ce que pouvait Ă©prouver un animal de foire.

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